Mardi, août 14, 2007
Sushobha Barve, activiste indienne en faveur de la paix

Sushobha Barve, militante indienne pour la paix et directrice du Centre pour le Dialogue et la Réconciliation (CDR) de Delhi, s’est exprimée à Caux le 14 août, veille du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan. Elle a retracé son parcours hors normes.

Tout a commencé pour moi en 1984, lors de l’assassinat
de notre premier ministre, Indira Gandhi, par deux de
ses gardes du corps sikhs. L’Inde a alors été ébranlée par
des émeutes anti-sikh. Témoin de ces violences, j’en ai été
bouleversée. Je me suis interrogée sur les causes du comportement

de mes coreligionnaires hindous et j’ai mené une
réflexion critique sur mon pays et sur moi-même.
Cela m’a conduite à entrer en contact avec des victimes
des violences et à leur présenter des excuses pour les
blessures physiques et les humiliations qu’ils avaient subies
aux mains des Hindous. Ces gestes ont donné lieu à des
échanges avec eux qui les ont aidés à guérir leurs blessures
et ont créé des amitiés durables. Un de ces Sikhs avait été
arrêté par la police alors qu’il essayait de venir en aide à des
blessés, puis il avait été interné et violenté. Profondément
humilié, il avait décidé de quitter l’Inde. Mais son exil ne
l’avait pas guéri de sa révolte. Lorsque nous avons fait
connaissance, il m’a raconté ce qu’il avait vécu durant les
émeutes de 1984 ; je lui ai dit à mon tour comment j’avais
essayé de sauver des passagers sikhs dans le train où je me
trouvais pendant les émeutes, et combien j’avais honte de
ce que des Hindous avaient fait à des Sikhs innocents. Puis
je lui ai présenté des excuses. Il m’a dit vingt ans plus tard
que ces excuses et nos autres conversations l’avaient aidé à
recouvrer son sens de l’honneur. Il avait alors rompu avec
le groupe extrémiste dont il faisait partie à l’époque - groupe
qui préparait des représailles contre les Hindous - et
décidé de revenir en Inde pour apporter sa contribution à
la reconstruction du lien social. Il milite aujourd’hui avec
notre organisation et avec une autre association impliquée
au Cachemire.

De décembre 1992 à février 1993, l’Inde a de nouveau
été confrontée à une grave crise : suite à la destruction
d’une mosquée par des Hindous d’extrême droite, deux
vagues d’émeutes et treize attentats à la bombe ont secoué
ma ville, Mumbaï. En trois mois, il y a eu plusieurs centaines
de victimes et des milliers de sans-abri. Terrorisée, la
minorité musulmane avait perdu toute confiance dans la
police et dans les autorités municipales. Nous avons alors
créé dans les quartiers des « comités citoyens » pour apaiser
les tensions locales qui se développaient à partir de petits
confl its de nature sociale ou religieuse, ou de bagarres entre
dealers ou jeunes non scolarisés. Certains quartiers sensibles
ont peu à peu changé et vu diminuer considérablement
les petits trafi cs et la délinquance. Les citoyens se sont
occupé des installations sociales ou sportives et se sont mis
à aider leurs jeunes non scolarisés.

L’année dernière, lorsque Mumbaï a été le théâtre d’une
nouvelle série d’attentats qui ont fait une centaine de
victimes, il n’y a pas eu d’émeutes. Des citoyens de toutes
religions ont travaillé ensemble toute la nuit pour secourir
les blessés et les voyageurs bloqués sur les voies. Nous
pouvons être fi ers de la population de cette agglomération
de quatorze millions d’habitants.

Pour ce qui est du Cachemire, le CDR rassemble depuis
plusieurs années autour d’une même table tous ceux qui
devraient se parler, mais ne le font pas spontanément. Lors
d’une de ces rencontres, en février dernier, plusieurs Cachemiris
ont dit leur colère et leur peur de voir que l’Inde et le
Pakistan se préparent une nouvelle fois à imposer une solution
au problème du Cachemire sans inclure les Cachemiris
dans les décisions finales.

Indiens et Pakistanais ont alors expliqué les difficultés
auxquelles ils se heurteraient avec leurs opinions publiques
respectives s’ils accédaient à certaines revendications des
Cachemiris. Ce à quoi une femme a répondu : « Pourquoi
sommes-nous toujours obligés de nous adapter aux intérêts
nationaux de l’Inde et du Pakistan et de renoncer à nos
propres aspirations ? Pourquoi ne nous faites-vous pas
confiance ? Dites-nous vos diffi cultés et ayez confi ance que
nous en tiendrons compte dans les réponses que nous vous
adresserons, tout en cherchant des solutions satisfaisantes
pour les trois parties. »

« Ayez confiance que nous tiendrons compte de vos
difficultés dans les réponses que nous vous adresserons. »
La phrase de cette femme détient selon moi la clé qui peut
débloquer de nombreux conflits dans le monde.

Sushobha Barve