Mardi, avril 10, 2007

Anne-Marie Tate livre son témoignage sur l’importance d’un regard honnête sur soi-même et sur l’histoire de sa nation, préalable pour construire un monde meilleur.

J’ai franchi un cap en 2006 : le passage des soixante-dix ans ! Cette étape m’amène déjà à porter un regard en arrière, une sorte de bilan sur ma vie, sur le monde tel que je l’ai vu évoluer et sur les expériences, études et lectures qui m’ont construite.
C’est à dix-sept ans que j’ai connu I&C. Venant d’une famille éprouvée par la vie, je suis arrivée à Caux (centre de rencontres d’I&C en Suisse) dans une attitude de victime, blâmant tout le monde. Une remarque d’une de mes nouvelles amies : « Pourquoi ne vivrais-tu pas comme tu voudrais voir vivre les autres ? » m’a contrainte à un honnête retour sur moi-même. Que pouvais-je me reprocher à dix-sept ans ? Et pourtant… Une lettre d’excuse à une belle-sœur a enclenché le processus de changement. Sans m’en rendre compte, mon sentiment d’être une victime a disparu et fait place à un sentiment d’initiative. Y aurait-il là un enseignement valable dans des situations qui dépassent le plan individuel ?

Aujourd’hui comme depuis toujours, individus et peuples passent de l’état de victimes à celui de bourreaux en un cycle inexorable. Comment le briser ? Qui s’y consacrera ? Le processus qui a transformé la vie d’une jeune fille de dix-sept ans serait-il valable pour des nations ?

Française, j’appartiens à un peuple qui aime à se présenter en modèle de liberté, d’égalité et de fraternité. Et pourtant, ce n’est pas cela que nous avons apporté aux peuples que nous avons colonisés, à commencer par l’Algérie. Le temps ne serait-il pas venu de demander pardon pour la souffrance que nous y avons causée ? Mon mari et moi l’avons fait au Vietnam, il y a trente ans. Là, dans ce pays en guerre, une Vietnamienne nous a confié un jour : « Ce que nous subissons aujourd’hui n’est-il pas la punition qui nous est due parce que nous, Vietnamiens, nous sommes appropriés le delta du Mékong qui appartenait aux Cambodgiens ? » Aujourd’hui, un groupe de jeunes Vietnamiens et Cambodgiens travaillent ensemble à la réconciliation de leurs deux pays. Ne seraient-ils pas en train de briser la chaîne de la peur et de la vengeance ?

Qui nous amènera à jeter sur l’histoire de chacune de nos nations un regard honnête ? Américains venus d’Europe à la recherche d’un espace de liberté et de bien-être au détriment des populations indigènes ; Amérindiens conquérants de terres d’autres tribus ; Chinois occupants du Tibet ; Arabes conquérants de populations qui avaient leur propre langue et leur propre culture ; Occidentaux, intervenant hors de leurs frontières souvent sans sagesse et dont les rivalités ont semé la guerre en Asie comme en Afrique ; Juifs - à qui tant d’entre nous devons demander pardon pour le mépris et la violence que nous leur avons fait subir au cours des siècles - menant aussi aujourd’hui une guerre cruelle qui a graduellement chassé un peuple de ses maisons et de ses terres au nom de la promesse faite à Abraham ? Mais n’était-ce pas, à travers lui, une promesse d’amour et de foi faite à l’humanité entière ?

Ce regard honnête porté sur nous-même pourrait-il nous réunir dans une humilité partagée, nous amener à donner le meilleur de nous-même et à construire ensemble, une paix durable, un monde où l’agneau et le loup boiront à la même source ? »