Mardi, avril 3, 2007
Fritz Phillips<br />

Un entrepreneur passionné qui a su concilier le succès économique et la responsabilité sociale, le pragmatisme du chef d’entreprise et des convictions profondément ancrées.


Un entrepreneur passionné qui a su concilier le succès économique et la responsabilité sociale, le pragmatisme du chef d’entreprise et des convictions profondément ancrées.

Le 6 décembre dernier, les joueurs du PSV Eindhoven jouaient leur rencontre de coupe d’Europe contre Fenerbahçe Istanbul avec un bandeau noir sur la manche. Ils portaient le deuil de leur grand supporter Frits Philips, décédé la veille au soir. Entrepreneur hors norme, ses choix de vie auront ete marqués par ses liens avec Initiatives et Changement.

Frits Phillips avait donné en 1913 le coup d’envoi symbolique du premier match de football disputé par l’association sportive du personnel des usines Philips, et avait depuis suivi avec passion la quasi-totalité des matches du PSV de sa place réservée à la tribune d’honneur ! Mais l’immense popularité de cet industriel, salué en une par la presse néerlandaise lors de sa disparition, avait d’autres causes.

L’initiative, une tradition familiale

Tout d’abord, la région d’Eindhoven doit sa prospérité aux Philips. En 1891, Gerard Philips, oncle de Frits, y ouvre un atelier de fabrication d’ampoules électriques. Sous la conduite avisée d’Anton Philips, père de Frits, l’entreprise devient rapidement le troisième producteur mondial d’ampoules électriques. Afin de se diversifier, elle ouvre un laboratoire de recherche en 1914 et commence à développer - et à breveter - son savoir-faire. La recherche et le développement deviennent la priorité n°1 chez Philips, y compris pendant la crise de 1929. La société commence à produire des radios en 1927 et en a déjà vendu un million en 1932. Un an plus tard, Philips entame la production d’équipements de radiographie aux Etats-Unis et, dès 1935, expérimente la télévision, un produit qui ne rapportera d’argent que quinze ans plus tard. Le rasoir électrique est lancé en 1939. Philips emploie déjà 45.000 personnes dans le monde. La ville d’Eindhoven est devenue une ville importante où la société Philips a construit des milliers de logements… et un stade prestigieux.

Mais la population de la région a aussi gardé en mémoire la période de la guerre et de l’occupation. Volontairement resté sur place, Frits Philips, alors âgé de 35 ans et père de famille nombreuse, a défendu pied à pied son entreprise et son personnel face aux pressions et aux menaces des Allemands. L’entreprise doit finalement accepter d’ouvrir un atelier dans le camp de concentration de Vught, mais y fait travailler ses employés juifs internés qui échappent ainsi à l’extermination. A ce jeu du chat et de la souris avec l’occupant, Frits Philips finit par être lui-même interné à Vught.

Libéré quelques mois plus tard, il échappe de peu à une deuxième arrestation et termine la guerre dans la clandestinité. 382 des 465 employés juifs internés à Vught ont survécu. La médaille des justes de Yad Vashem lui sera décernée en 1996.
Après la guerre, Frits Philips entre au directoire du Groupe Philips, où il supervise l’aspect commercial des systèmes professionnels, notamment les télécommunications, ainsi que les relations sociales. Il soutient activement la création de l’institut de technologie et la modernisation de l’aéroport d’Eindhoven. Il participe aussi à la mise en place d’un organisme tripartite (employeurs, syndicats et gouvernement), le conseil économique et social, qui joue un rôle important dans la création des relations sociales sereines dont bénéficieront les Pays-Bas dans les années d’après-guerre.

Frits Philips avait en lui cette passion de la technologie qui avait déjà animé d’autres membres de sa famille. Il a été par exemple un infatigable promoteur du moteur Stirling, une technologie de moteurs silencieux, fiables et écologiques perfectionnée par Philips, car il croyait fermement dans son potentiel pour équiper des véhicules automobiles hybrides ou des bateaux. Mais c’est dans le domaine électrique et électronique que s’imposera son flair technologique : Philips lancera successivement les tubes au néon, les sèche-cheveux, les magnétophones, les téléviseurs, sans oublier une maison de disques, devançant Vivendi d’un demi-siècle dans une stratégie d’alliance du contenu et du contenant.

Tourné vers le monde

En 1961, devenu président du groupe, Frits Philips préside au développement du magnétophone à cassette; pour lui garantir des volumes de production très importants, il en fera un standard mondial… tout simplement en en cédant la licence à titre gracieux à ses principaux concurrents au moment opportun. Tout en poursuivant le développement de produits nouveaux, il pilote l’internationalisation du groupe, notamment en direction de l’Amérique latine et de l’Asie, travaillant en partenariat avec Matsushita. Il prend sa retraite en 1971 mais reste encore six ans au conseil de surveillance, totalisant ainsi quarante-sept ans de carrière.

Gerard Kleisterlee, actuel président de Philips, évalue ainsi l’impact de Frits Philips : « Sa fascination pour la technologie, sa vision internationale et ses idées sur le rôle de l’entreprise dans la société se perpétuent au sein de Philips. Il voyait le potentiel de la technologie et posa les fondations du développement de Philips dans le disque compact, les ampoules à basse consommation d’énergie et le magnétoscope. Il avait littéralement une vision mondiale : voyageant aux quatre coins du monde, il rencontrait des gens influents dans le domaine politique ou religieux. Ce qu’il voyait et ressentait pendant ses voyages influait sur le développement de l’entreprise. Frits Philips était en avance sur son temps dans sa pensée sur le rôle de l’entreprise dans la société, par exemple en termes de protection de l’environnement ou du besoin de communiquer. Ses convictions se prolongent dans nos programmes actuels, notamment dans le domaine du développement durable. »

La passion des gens

Au vu de cet hommage, comment ne pas faire le lien avec une autre passion de Frits Philips et de son épouse Sylvia ? La passion des gens et des rencontres, une passion renforcée par ses nombreux contacts au sein du réseau d’Initiatives et Changement qu’il a fréquenté toute sa vie. Le premier contact s’est noué en 1934 avec les groupes d’Oxford, mouvement précurseur d’Initiatives et Changement. Peu religieux, Frits et Sylvia Philips ont trouvé dès le début dans ce mouvement une source d’approfondissement spirituel et une nouvelle relation de couple. C’est lors d’un moment de recueillement qu’ils décidèrent ensemble de rester aux Pays-Bas avec leurs six enfants (le septième n’était pas encore né) pour y affronter aux côtés des employés de Philips les épreuves de l’occupation.

Le réseau d’Initiatives et Changement a conduit Frits et Sylvia Philips à rencontrer de nombreuses personnes vers qui leur statut social ne les aurait naturellement pas conduits et à renforcer leur sentiment de responsabilité sociale. Frits y acquit la conviction que les dirigeants d’une entreprise devraient pouvoir comprendre et vivre de l’intérieur la vie de leurs employés de tous niveaux. Le centre de rencontres internationales d'I&C à Caux, en Suisse, était l’endroit idéal pour cela et il s’y rendit souvent, notamment lors des sessions «l’Homme et l’Economie».

Le centre de Caux bénéficiera d’ailleurs de son aide pour la mise en place de systèmes de traduction simultanée performants.

Enfin, à soixante-quinze ans, Frits Philips s’associera à Olivier Giscard d’Estaing pour fonder la «Table ronde de Caux» avec la conviction que, face aux graves tensions entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon, il fallait passer de la guerre économique à la coopération internationale par le dialogue. L’initiative intégrera très rapidement un associé japonais de poids en la personne de Ryuzaburo Kaku, PDG de Canon. Ensemble ils rédigeront une charte de responsabilité sociale : « les Principes pour la conduite des affaires ».

Outre le souvenir d’un homme accueillant et enthousiaste, Frits Philips nous laisse par-dessus tout l’exemple d’un entrepreneur qui a su concilier le succès économique et la responsabilité sociale, le pragmatisme du chef d’entreprise et des convictions profondément ancrées. Face à la crise de confiance et aux doutes des plus jeunes, son message est essentiel : l’économie n’est pas synonyme d’égoïsme institutionnalisé, c’est au contraire un champ d’expériences dans lequel les convictions et le dynamisme ouvrent sans cesse de nouvelles perspectives de progrès humain.

Article d'Antoine Jaulmes, paru dans Changer n°320, Printemps 2006