Mardi, avril 3, 2007
John Bangura

Un réfugié amène anciens belligérants de la guerre civile, militaires, policiers et ONG à s'engager pour reconstruire leur pays.

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John Bangura gagne sa vie comme chauffeur de bus à Copenhague. Mais ce Sierra Leonais n’a pas toujours fait ce métier. Témoin de massacres qui ont longtemps hanté son esprit, ce réfugié travaille aujourd’hui à réunir les anciens belligérants de la guerre civile afin de reconstruire le pays. Grâce à lui, des ateliers de communication non violente et un projet d’agriculture intégrée, notamment, permettent aux ex-frères ennemis de partager une vision commune pour leur nation.

De sa terre d’exil, John Bangura n’a pu que relever l’évidence : les ravages de la guerre affichaient en Sierra Leone le sinistre bilan de 75'000 morts et mutilés ainsi que celui de milliers de jeunes vie volées, arrachées à leur communauté. Pour redresser le pays, il était vital de fournir un travail aux ex-combattants. Il fallait aussi oeuvrer avec tous les acteurs de la société – forces armées, forces de police, société civile – pour renoncer à la violence, réapprendre à vivre ensemble, abandonner les dissensions pour converger vers un avenir commun. Une tache longue et un parcours peu commun pour John Bangura, dont l’existence avait pourtant commencé paisiblement.

« Mon unique arme est de partager ma propre expérience »

Il y a bien des années, son père dirigeait une mine d’extraction de diamants – la bénédiction et malédiction du pays - où il employait cent personnes. Le jeune homme a reçu une bonne éducation, accédant à une école de commerce. Une fois son diplôme en poche, il n’a eu aucun mal à mettre sur pied sa propre et florissante entreprise. Mais les événements tragiques qui ont surgi en Afrique de l’Ouest ont mis fin à ses rêves de carrière. Lors d’un voyage d’affaires au Libéria, le pays voisin, il est attaqué dans sa chambre d’hôtel par des hommes armés et menacé de mort. Sa vie bascule et il ne doit la vie sauve qu’aux menaces de guerre totale proférées par le président de la Sierra Leone si les otages dont il faisait partie n’étaient pas immédiatement libérés.

À cette époque-là, la bataille fait rage pour obtenir le contrôle des mines de diamants et la guerre est déjà une menace bien réelle. A partir de 1991, les actions menées par les rebelles plongent le pays dans la guerre civile. La destruction des infrastructures renvoie la Sierra Leone en queue de l’index de développement humain des Nations Unies.

Pour John Bangura commence le douloureux chemin de l’exil. Ayant pris part à la résistance contre les rebelles, il n’a plus d’autre choix que de fuir le pays. «Je savais ce dont j’étais capable», commente-t-il. Il laisse sa femme et sa fille en sécurité, à l’extérieur de la capitale, et parvient à quitter la Sierra Leone à bord d’un avion russe. Son espoir d’alors : rejoindre des parents aux Etats-Unis. Il se retrouve finalement au Danemark où il passe les vingt-trois mois suivants en détention. Des souvenirs traumatisants le hantent, depuis qu’il a été témoin de massacres dans lequel neuf membres de sa famille ont été tués. Il bénéficie du soutien d’un psychiatre et d’un pasteur retraité de l’Eglise danoise qui vient chaque semaine proposer un moment d'étude de la Bible aux détenus – des Syriens, des Iraquiens, des Arméniens, des Iraniens, d'autres Africains.

Mais son esprit reste obsédé par une seule idée : se venger. Ce qu’il veut, c’est pourchasser et anéantir ceux qui ont massacré les membres de sa famille. En 1998, après avoir obtenu l’asile politique, John reste en contact avec le pasteur, qui l’emmène assister à une conférence d'Initiatives et Changement à Caux, en Suisse. C’est l’occasion pour lui de rencontrer d’autres personnes qui ont souffert, tout comme lui. Petit à petit, la haine qui l’étouffait le quitte. Dans le silence, il apprend à interroger sa conscience.

« Je pouvais à nouveau accéder à ce qu’il y a de plus profond en moi », explique-t-il. C’est là que j’ai compris qu’au lieu de mobiliser mes forces pour assouvir mon désir de revanche, je pouvais faire appel à ces ressources pour apporter la guérison à mon pays. »

Une autre évidence s’impose à lui : la nécessité de parler à sa femme – qui l’avait rejoint à Copenhague avec leur fille après cinq longues années – de son lourd passé. Ce qu’il fait. "Je me suis mis à genoux devant elle et lui ai tout dit."

L’année suivante, à l’occasion d’une conférence en Tanzanie, John est à nouveau interpellé : « John, ton pays est en feu, ton peuple est en train de mourir. Tu dois faire quelque chose.» C'est le début de sa mission en faveur de la paix.

De retour à Copenhague, sa femme Aminata et lui dressent la liste des personnes de confiance qu’ils connaissent en Sierra Leone. En tête : le frère d’Aminata, à qui ils demandent de réunir dix hommes et femmes prêts à relever un grand défi : renoncer aux accusations, être prêt à risquer leur vie et travailler bénévolement pour leur pays afin de le conduire vers la guérison

Neuf jours plus tard, un coup de fil lui annonce que dix personnes sont décidées à se rencontrer. John est prêt. Il envoie immédiatement 100 $ afin de couvrir les frais de communication nécessaires après chaque rencontre. Hope Sierra-Leone (H-SL) était né.

« Un dialogue de confiance avec les rebelles pour permettre aux casques bleus d’entrer dans le pays »

Le pays est toujours à feu et à sang. Dans le nord, le personnel des Nations Unies est pris en otage. En 2000, H-SL rejoint des groupements issus de la société civile pour mettre sur pied un « dialogue de confiance » avec les rebelles et ouvrir la route aux casques bleus sur le point d’intervenir. Se sentant suffisamment en sécurité, il se rend pour six semaines dans son pays, principalement dans les zones sensibles.

C’est dans la province du Nord, à Makeni, qu’il rencontre le chef des rebelles – lui-même ancien officier de l’armée - du Front révolutionnaire uni (RUF), qui a pris le pouvoir avec le soutien du Conseil révolutionnaire des forces armées (AFRC) et les Forces de défense civile (CDF). Les belligérants sont d’avis de signer la paix, ce qu’ils font. Puisant le courage nécessaire dans sa propre victoire sur son désir de vengeance, John invite l’ancien dirigeant de la junte, Johnny Paul Koroma, (AFRC) et son ennemi juré, le député du Ministère de la défense (ancien dirigeant des CDF) à une rencontre d’Initiatives & Changement, à Caux. L’invitation est acceptée et John devient ainsi « celui qui est parvenu à faire asseoir à la même table les frères ennemis». «Que ce soit avec un ancien combattant ou un ministre, explique John, mon unique arme est de parler de ma propre expérience et d’expliquer la façon dont ma vie s’est transformée. Ensuite, je les invite à partager une vision commune pour notre pays."

En 2002, alors que la paix est signée, John se rend à deux reprises en Sierra Leone, où il anime des ateliers sur la communication non-violente. Les résultats sont là : à l’issue d’un de ces ateliers, un arbre de la paix et de la réconciliation est planté par les ex-combattants. Ceux-là même qui s’étaient battus arme au poing et qui avaient fait couler tant de sang ont proclamé que jamais plus ils ne se retourneraient contre leur propre peuple.

Les alliances se créent, permettant le dialogue. C’est peu après que démarre le projet de culture intégrée, grâce au soutien du chef coutumier de la région qui fournit quatre cents hectares de terres à Espoir pour la Sierra Leone. Cinq cents ex-combattants sont aussitôt engagés.

Alors que les casques bleus entament leur retrait, John comprend la nécessité de préparer les forces de police et les forces armées à devenir des “garants de la paix, actifs dans le processus de guérison de leur pays”. Pour y parvenir, une des actions menées par H-SL sera d’entrer en contact avec la Commission chargée des élections et de devenir l’une des seize organisations accréditées à former les parties à leurs nouvelles responsabiltés.

Une autre tâche sera la mise sur pied d’un programme de formation – Moral Foundations for Democracy - de grande envergure destiné à la police, aux militaires ainsi qu’à la société civile. Intéressé, l'adjoint du directeur de l’Inspection générale de la police est convié à se rendre à Caux en 2003, où il retourne l’année suivante, accompagné cette fois du commandant des forces armées de la Sierra Leone.

Ensemble, ils demandent une formation pour leurs officiers. Le programme Moral Foundations for Democracy (MFD) est lancé par une équipe d’Initiatives & Changement composée de Danois, de Néerlandais, de Norvégiens, d’Anglais et d’Américains. En 2005, une formation permet à vingt-trois Sierra Leonais de devenir eux-même formateurs. En réponse à de nombreuses sollicitations, vingt-cinq anciens militaires, officiers de police et dirigeants de la société civile suivent trois jours du programme Moral Foundations for democracy afin de pouvoir juger par eux-mêmes de la valeur du contenu. Le ministre de l'Intérieur et le vice-ministre de la Défense approuvent un programme tripartite incluant les militaires, les forces de police et la société civile.

Les témoignages rapportés par les participants en disent long sur la difficile bataille menée par ces hommes et ces femmes pour retrouver confiance, intégrité et discipline personnelle, pour abandonner l’esprit de revanche, regarder en face les ravages de la violence et de l’abus d’alcool, renoncer à la corruption, reconnaître leurs erreurs et accepter de partager une vision commune des actions à mener pour leur pays.

La Sierra Leone est encore fragile. Les élections à venir, qui ne seront pas cette fois chapeautées pas les Nations Unies, constituent un test important de crédibilité. A cet égard, John projette de mener campagne pour des élections « propres» alors même que le peuple devra se rendre aux urnes pour la première fois depuis le départ des 17'000 casques bleus stationnés dans le pays.

Pour l’heure, John Bangura conduit toujours des bus… et une certaine vision pacifique de son pays.

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