Vendredi, novembre 29, 2019

Soirée Regards Croisés : Les amis d’I&C se retrouve autour de Frank Buchman

 

Frank Buchman, l’inspirateur du mouvement Initiatives et Changement était au centre de notre Soirée Regards Croisés. Sa vie, son parcours, ont fait l’objet d’un film biographique que nous avons pu présenter à notre réseau. Le film en lui-même est un témoignage fort de l’amitié et de la collaboration des amis d’Initiatives et Changement. Sa réalisation est d’Imad Karam, Directeur Exécutif d’I&C International et les sous-titres français sont dus à M. Jean-Louis Nosley, traducteur-interprète et bénévole d’I&C France qui a connu, enfant, Frank Buchman. L‘échange animé par Andrew Stallybrass, historien d’Initiatives et Changement, et Antoine Jaulmes, Président de la Fondation de Caux de 2012 à 2018, a permis de revenir sur l’histoire du mouvement d’I&C à travers des moments forts du film mais également de mieux comprendre le visionnaire qu’était Frank Buchman.

Une quarantaine de personnes avait répondu présente pour participer à la projection du film Le Bâtisseur de Paix. Des amis se revoyant pour la première fois depuis longtemps, des habitués de l’association, de nouveaux bénévoles curieux d’en savoir plus, ont rempli la salle jusqu’à ce que plus une chaise ne soit disponible. Après le visionnage du documentaire, Andrew Stallybrass et Antoine Jaulmes ont répondu aux questions et aux remarques.

 

Erreurs et intuitions de Frank Buchman

La question des commentaires polémiques de Frank Buchman vis-à-vis du communisme, et de ses prises de contact avec des hauts responsables nazis, a été posée assez rapidement. Faisant appel à des points de repères historiques précis, les deux intervenants ont remis ces éléments dans leur contexte historique : l’entre-deux-guerres et la peur du réarmement physique de la France et de l’Allemagne d’une part, puis la guerre froide d’autre part. Andrew Stallybrass a expliqué ce qui guidait Frank Buchman : sa profonde foi en l’humanité. Il était convaincu que le dialogue pouvait changer les cœurs et que la rencontre pouvait construire la paix. C’est pourquoi, alors que le nazisme montait en Europe, il a pris ces contacts et voulu apaiser les tensions pour éviter la guerre. Ce fut un échec. Pourtant, comme l’a signalé Antoine Jaulmes, ses divers contacts en Allemagne ont formé une base essentielle pour le succès de son travail de réconciliation franco-allemande d’après-guerre et, d’autre part, les rencontres qu’il avait organisées dans les pays nordiques dans le cadre de sa lutte contre le nazisme ont eu un impact profond en Scandinavie, où une forte implantation du mouvement se prolonge encore aujourd’hui.

Il en va de même avec le communisme en qui il voyait un adversaire « idéologique », c’est-à-dire un système de pensée opposé au sien. Frank Buchman et ses équipes rencontrèrent donc après la guerre de nombreux militants communistes, notamment en Allemagne, et beaucoup parmi eux se joignirent au Réarmement moral afin d’aller plus loin encore dans la poursuite de leurs idéaux de justice et de fraternité – ce qui fit accentua encore l’hostilité des hauts responsables communistes allemands et russes envers Frank Buchman. Par ailleurs, le travail de Buchman a dû faire face, dans son histoire, à de nombreuses critiques opposées : par exemple, en Europe, il était perçu comme anti-communiste, tandis qu’aux Etats-Unis il était vu comme trop socialiste (ndlr : le terme socialiste aux Etats-Unis est très péjoratif). De manière générale, a résumé Andrew Stallybrass, tout mouvement prenant de l’ampleur et ayant du succès attire les critiques, et c’est ce dont a été victime Frank Buchman.

 

 

Un nominé du Prix Nobel de la Paix oublié

Mais alors, a demandé une participante, si Frank Buchman était si populaire, s’il était réellement le grand homme que le film présente, comment se fait-il que personne de nos jours ne sache qui il est ? Pour Andrew la réponse est simple : aussi éminent qu’ait été le personnage, il n’a pas désiré laisser de trace de son travail. On n’a de lui que ses discours, souvent colorés par les circonstances du moment et adaptés aux interlocuteurs présents dans la salle. C’était un pragmatique intuitif focalisé sur les personnes qu’il rencontrait et écoutait attentivement, prenant du temps pour chacun et voyant le potentiel caché de tous. Il ne recherchait pas la célébrité ou le succès, n’a jamais pensé à structurer son mouvement, seulement à changer les mentalités et à construire la paix. Cela lui a d’ailleurs valu deux nominations pour le prix Nobel de la Paix, preuve de l’importance de son travail. Mais cela n’a pas permis l’institutionnalisation de ce qu’il construisait, du moins pas à la hauteur de ce que cela aurait pu, ou aurait dû être.

 

 

Succès du passé difficile à reproduire dans le présent

Cette faible institutionnalisation de départ, couplée avec les disparitions successives des leaders du mouvement (Frank Buchman en 1961, puis son bras droit Peter Howard en 1965), a résulté en une difficulté durable à structurer le mouvement, et cela handicape encore aujourd’hui Initiatives et Changement. En effet, là ou Frank Buchman réussissait à faire se déplacer des foules, à mobiliser les jeunes, à financer ses projets, l’association y peine. C’est le constat qu’ont tiré les participants des échanges. Cependant pour Antoine Jaulmes, il y a une différence fondamentale entre le mouvement de Frank Buchman et ce qu’est Initiatives et Changement aujourd’hui. En effet, de nos jours l’association est porteuse de projets, de programmes, et non plus seulement de réunions et d’événements ponctuels comme le faisait M. Buchman. Il y a donc un changement de méthode, en plus du changement de la société qui s’est opéré avec l’émergence de la société des loisirs, des réseaux sociaux et de la communication sur internet. Par ailleurs, Antoine Jaulmes a également fait remarquer que les jeunes se mobilisaient souvent fortement pour Initiatives et Changement, les programmes de Caux tels que les « Caux Scholars », le « Caux Peace and Leadership Programme » ou le « Young Ambassadors Programme » européen ayant toujours attiré de nombreux jeunes de par le monde.

 

 

Les échanges se sont conclus sur le fait que Frank Buchman était un être humain avec ses failles, mais que cela n’entamait en rien son profond humanisme, son immense foi en l’humanité, ses fulgurances intuitives, ou comme l’a exprimé une participante, son « humanitude ».