Vendredi, décembre 21, 2012

 

Dans le cadre de son programme Initiative Dialogue, l’association Initiative et Changement a invité l’ancien premier ministre d’Australie, Kevin Rudd le 19 décembre 2012, à l’Espace Jean Monnet à Paris. En février 2008, il avait demandé officiellement pardon lors de la séance d’ouverture de la session parlementaire, aux populations aborigènes – premières populations de cet immense continent - pour les mauvais traitements dont elle a été victime de la part des gouvernements blancs successifs, et tout particulièrement pour la politique des « enfants volés » qui a perduré jusque dans les années 1970.

Luc Roullet, le président d’I&C France avait demandé à Kevin Rudd s’il accepterait de parler de sa démarche à un public multiculturel. Notre association a été honorée par son acceptation.

 Lors de cette soirée, sur le thème « Processus de réconciliation, quelles étapes possibles ? La France et l’Algérie : où en sommes-nous ? », étaient réunis sur l’estrade autour de Kevin Rudd, un autre ancien premier ministre, Michel Rocard, qui remplit des missions en Algérie déjà bien avant l’indépendance, Laetitia Bucaille, sociologue et auteur de « Le pardon et la rancœur , Algérie, France, Afrique du Sud : peut-on enterrer la guerre ? », et Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix.

Hasard du calendrier, cette soirée correspondait à la visite officielle du président de la République François Hollande en Algérie!

Dans l’assistance, l’ambassadeur d’Australie, le consul de Tunisie, des représentants de plusieurs associations franco-algériennes, des universitaires français et algériens, des personnalités du Cambodge, des étudiants, français comme algériens et franco-algériens.

En ouverture de la conférence-débat, la projection d’extraits d’une vidéo (sous-titrée) sur la cérémonie des excuses officielles présentées par Kevin Rudd en présence d’Aborigènes venus de tous les coins du pays et salués personnellement par lui, a donné le ton de cette soirée inoubliable. Comme l’a dit une personne dans l’audience, « l’émotion était intense, à couper au couteau ».

 

 

Kevin Rudd, ancien premier ministre australienEnsuite, Kevin Rudd, avec une grande simplicité, a accepté de se livrer sur ce qui a été l’une des expériences les plus fortes de sa carrière, et les enseignements qu’il en a tirés. Pourquoi faire des excuses ? Il a tenté de répondre à cette question profonde qui, pour lui, touche autant à l’Histoire qu’à la sociologie et la psychologie.

Pour lui, « on ne pourra pas faire de progrès en demeurant silencieux sur les pages sombres de l’Histoire, et sans traiter les blessures psychologiques des peuples et des individus ».

Certes, « c’est une entreprise difficile », qui ne peut se faire qu’après un examen précis et complet de l’Histoire. Mais avant tout, une demande de pardon ne peut porter de fruits que si elle est sincère, telle qu’elle puisse être acceptée.

Ensuite, il est indispensable qu’elle soit suivie de mesures concrètes. C’est ainsi que dans le cas de l’Australie, après cette demande de pardon, des mesures sociales ont été prises, touchant la santé, l’insertion professionnelle, etc., pour réduire l’écart entre les différents membres de la nation australienne.

Dans ce processus de réconciliation, a-t-il souligné, « c’est comme si la vérité nous rendait libres ». La déclaration officielle permit enfin à tout le monde de parler ouvertement et l’autorisation fut donnée « au niveau politique et psychologique » de reconnaître les torts causés aux Aborigènes.

Laetitia Bucaille, sociologueAssurant la transition avec la situation algérienne, Laetitia Bucaille a fait part des conclusions des travaux qu’elle avait effectués pour la rédaction de son livre. Dans le cas de l’Algérie, a-t-elle dit, parler de repentance est un discours beaucoup trop religieux pour que les protagonistes puissent se l’approprier.

Elle est favorable à une posture plus laïque, basée sur la responsabilité. Elle retient le mot de reconnaissance. Elle précise que la France et l’Algérie, contrairement au cas australien, sont deux Etats différents, avec un décalage entre les représentations françaises et les attentes algériennes.

 

Celles-ci sont plus fortes, non pas sur la demande de repentance, mais sur celle de l’égalité et de la nécessité d’accorder enfin une dignité qui n’a pas été accordée à l’époque.

Parmi les obstacles à cette réconciliation, Laetitia Bucaille avance que, dans chacun des deux pays, il y a des affaires intérieures extrêmement compliquées.

D’après ses études faites sur le sujet, le système algérien vit sur une rente historique de la guerre de libération nationale, cependant qu’en France les sensibilités sont très diverses et il a toujours été difficile de constituer un récit commun et partagé de cette Histoire.

Ghaleb Bencheikh, président de la conférence mondiale des religions pour la paixGhaleb Bencheikh, pour sa part, considère qu’il ne sert à rien de s’appesantir sur le passé, à plus forte raison, quand les plaies sont encore ouvertes, « un demi-siècle nous sépare de toutes ces tragédies », a-t-il dit.

Ghaleb Bencheikh rajoute : « En citoyen français que je suis, j’ai toujours cru en une France généreuse, respectueuse des droits de l’homme. Mais en elle, il y a aussi une France qui s’est drapée derrière le masque colonial et celui du racisme ».

En se tournant vers l’avenir, il préfère parler de remembrement du contour méditerranéen, pour un nouvel humanisme. Le contour méditerranéen est à ses yeux, démembré à cause des crises successives et surtout de cette question coloniale qui n’a pas été réglée.

Sa réaction face à la loi de février 2005 à ce moment-là, était de dire, et calmement, que « le colonialisme est une abomination absolue ». Le reconnaître, c’est alléger sa conscience, c’est regarder le passé avec lucidité et avec discernement. Il souligne qu’aujourd’hui, l’important est que nos deux nations soient engagées en faveur d’un monde plus juste. C’est l’enjeu qui nous attend tous pour construire un avenir commun.

Michel Rocard, ancien premier ministre françaisMichel Rocard, témoin privilégié de cette histoire algérienne, commence par dire que le geste de Kevin Rudd est un évènement mondial. Mais, il considère qu’il y avait des circonstances « favorables » dans le cas australien, qui ne sont pas intervenues entre la France et l’Algérie. D’autre part, nous sommes deux nations différentes, avec des intérêts géographiques différents. L’idée d’une réconciliation n’est pas possible dans notre cas.

Michel Rocard a également évoqué le problème de la langue ; celle-ci s’est trouvé en Algérie, un des instruments de l’inégalité et de la répression sociale. « Nous sommes le colonisateur complice de certains des drames culturels que vit l’Algérie », l’Algérie étant le pays arabe qui a vécu de plus près et intensément avec un colonisateur.

L’autre ennemi, selon Michel Rocard, qui a pollué tout traité d’amitié, s’appelle le nationalisme, qui fut à l’origine des cruautés et des souffrances et qui a faussé le regard sur l’autre. Aujourd’hui encore, toutes les négociations internationales ont échoués à cause du nationalisme.

Michel Rocard considère qu’il est méthodologiquement salubre d’écarter l’idée d’un rêve de réconciliation, parce qu’il y a eu trop d’horreurs. « Nous n’avons eu comme histoire commune que la violence ». D’ou, la nécessité d’établir un examen complet et approfondi des torts commis des deux côtés. C’est ainsi qu’il faudrait pousser à accomplir un travail historique : dire, dénombrer, exposer, chiffrer en faisant un diagnostic complet et précis.

Pour construire un avenir commun, Michel Rocard repose donc la question à propos de cette réconciliation : « Notre vocation France-Algérie est à la taille de ce monde de demain, c’est dans cet esprit qu’il faut faire un travail historique…Que nos universités s’y mettent. Les politiciens doivent commencer par donner les moyens au travail de recherche… Les moyens du long terme, pour faire taire le court terme ». C’est ainsi qu’il propose que nous avancions vers une gouvernance commune du monde.

C’est dans une atmosphère chaleureuse, vivante, de vérité et d’honnêteté, qu’Initiatives et Changement aura semé au cours de cette soirée, des outils de travail de mémoire. Une soirée où le concept de "l’engagement" a pris force et profondeur.

Jamila Barbouch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Diaporama de la soirée :