Vendredi, décembre 14, 2007
Mohamed Sahnoun<br />
REFLEXION

De Mohamed Sahnoun
Une des plus vieilles histoires de l’humanité se trouve dans les premiers chapitres de la Bible, une histoire commune aux Musulmans, Juifs et Chrétiens : Caïn est un paysan sédentaire et Abel un berger nomade. C’est une histoire de violence et de mort.

Lors d’un débat public il y a quelques années, je me suis opposé à Samuel Huntington, contestant ses thèses de l’inévitabilité d’un conflit des civilisations. Durant de longues années, j’ai participé aux efforts de maintien de la paix en Somalie, l’un des pays les plus homogènes d’Afrique, constitué de 85% de Musulmans. Même un Somalien ne saura distinguer si un compatriote est du Nord ou du Sud.

Et pourtant, les jeunes garçons qui mènent leurs chèvres à un rare barrage ou point d’eau questionneront les autres petits bergers sur leurs ancêtres. Ils seront capables de réciter leur généalogie paternelle, remontant jusqu’à vingt générations, afin de savoir s’ils sont cousins et pourront donc partager l’eau précieuse et limitée, ou s’il devront se battre. Et aujourd’hui les Caïn et Abel sont armés de kalachnikovs acquises bien trop facilement.

Durant mon long mandat de résolution des conflits dans la Corne de l’Afrique, j’ai vu la verdure disparaître et le désert s’étendre : 70% de la couverture forestière a été détruite. Plutôt qu’à un affrontement des civilisations – et je pense au Darfour- c’est à un affrontement sur les ressources que l’on doit les grands conflits mondiaux. En partie du moins.

Là se situe l’enjeu de la conférence des Nations Unies de Bali sur les changements climatiques. On ne peut se contenter de s’attaquer – en général trop tard - aux symptômes. La communauté internationale doit se préoccuper des causes profondes de l’insécurité humaine. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi ce thème pour la conférence de Caux en 2008, au centre international d’Initiatives et Changement en Suisse. Nous avons tous un rôle à jouer, nous dépendons les uns des autres. Il n’est pas un pays qui puisse progresser et se développer seul. Dans les pays riches de l’Europe, des forces politiques veulent construire des murs et des barrières. Elles veulent protéger leur confort en maintenant les souffrances de l’humanité à distance. Mais il y a aussi une prise de conscience grandissante que tous, où que nous soyons, nous seront touchés par les dangers des changements climatiques et de cette compétition pour les ressources. Les Alpes continuent de se déplacer, de croître et, avec l’élévation de la température et la fonte des glaces, certaines vallées verront leurs routes devenir impraticables en quelques semaines si les équipes de cantonniers arrêtaient leur travail.

Les questions de l’environnement ne sont plus une affaire de minorité, une lubie de marginaux. Comme il est dit dans le programme des conférences de Caux : « pour bannir l’insécurité, il ne suffit pas de mettre fin aux conflits ni de réduire la menace terroriste. Il s’agit aussi de satisfaire les besoins vitaux de chaque individu : logement, nourriture, travail, santé, éducation – et surtout dignité – dont restent exclus des millions d’êtres humains. La pauvreté et l’injustice côtoient encore l’abondance alors que la destruction de l’environnement et les changements climatiques menacent la sécurité et la paix dans le monde.

Initiatives et Changement affirme que toute civilisation repose sur des valeurs fondamentales : honnêteté et intégrité, pureté de cœur et de mobiles, désintéressement et courage, amour de l’autre, pardon. Mises en œuvre et dynamisées par une inspiration puisées dans la réflexion silencieuse, ces valeurs peuvent amener hommes et femmes à faire la différence. Elles contribuent ainsi à répondre aux causes profondes de l’insécurité et à renouveler la confiance en l’avenir. » Nous avons tous un rôle à jouer pour susciter et maintenir la volonté politique pour un avenir durable, pour tous les enfants du monde, pour les jeunes Cain et Abel d’aujourd’hui et leurs sœurs aussi.

Mohamed Sahnoun, Président de I&C International a été membre de la Commission internationale sur l’Environnement et le Développement, appelé aussi la Commission Bruntland.

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