Mercredi, janvier 3, 2007

Philippe Mottu, portrait from the 1940sMu par la souffrance humaine, et souhaitant agir pour y remédier, Mottu a eu l’idée de créer un centre de réconciliation, au service du mouvement aujourd’hui connu sous le nom d’Initiatives et Changement.

Philippe MOTTU est dans la droite ligne de la vocation humanitaire de Genève et de la Suisse. De ces hommes mus par la souffrance humaine, et qui ont agi pour y remédier. Secoué par la mort d’amis proches pendant la Deuxième guerre mondiale, et dans les armées alliées et parmi les membres de la résistance allemande au fascisme, en 1942 déjà, Mottu a eu l’idée de créer un centre de réconciliation, au service du mouvement aujourd’hui connu sous le nom d’Initiatives et Changement, à l’époque, “le Réarmement moral”. “Si la Suisse échappe à la guerre,” Mottu notait dans son carnet, “notre tâche sera de mettre à disposition de Frank Buchman (le fondateur du mouvement) un lieu où les Européens, déchirés par la haine, les souffrances et les ressentiments, pourront se retrouver : Caux est l’endroit.”

En 1946, avec d’autres amis suisses, ils rachètent l’ancien Caux-Palace délabré. Depuis près de 60 ans, Caux est devenu un symbole d’espoir dans le monde.

La famille Mottu est genevoise depuis au moins quatre siècles. L’histoire a toujours fasciné Philippe. Son premier livre fut Le destin de l'occident, et son dernier, édité en 1996 Regards sur le siècle, préfacé par l’ancien premier ministre français Edouard Balladur. Il a aussi joué son rôle dans l’histoire, renforçant l’esprit de résistance au fascisme en Suisse, dans le Ligue du Gothard, soutenant la résistance allemande contre Hitler, et plus tard, dans la création du centre de Caux.

En 1933, Philippe Mottu, fils d’un pasteur réformé, travaillait dans une banque privé à Genève, quand sa vie a pris un tournant. Il décide de suivre des études de théologie à Lausanne, et là, par son professeur de Latin, Jules Rochat, il fit une rencontre capitale, avec les Groupes d’Oxford, l’ancêtre du Réarment moral. “D’une manière simple et naturelle, il me parle de l’écoute intérieure et du partage, de coordonnées morales permettant d’évaluer la qualité de nos pensées et nos actes, valeurs indispensables pour vivre harmonieusement avec ceux qui nous entourent.” La Suisse des ces années-là traversent une profonde crise économique ; la banqueroute d’une banque genevoise et l’intervention de l’armée contre les manifestants à Plainpalais secouent profondément l’opinion publique. Mottu cherche à savoir comment répondre au besoins de son pays et de monde. En 1935, Buchman, le fondateur des Groupes d’Oxford, vient à Genève avec une équipe, pour contacter les délégué de la Société des Nations. Mottu le rencontre, et c’est le début d’une amitié de 25 années, pas sans difficultés.

Au cours des années qui ont suivi, Mottu a participé aux actions du mouvement en Suisse et à l’étranger. Leurs efforts ont contribué à la cohésion sociale dans le pays, et ont inspiré des milliers d’individus. En 1937, après une réunion de 10.000 personnes au Palais de Beaulieu à Lausanne, Mottu décide de consacrer tout son temps à ce travail. Le doyen de la Faculté de Théologie à Genève, Auguste Gampert, lui dit, “Enfin un Genevois qui a le courage d’aller jusqu’au bout de ses convictions !”

La situation dans le monde se dégradant, en 1938 Buchman lance un appel au réarmement moral et spirituel des nations et tient une première assemblée mondiale à Interlaken. Mottu en est la cheville ouvrière. En 1939, avec le début de la guerre, Mottu est mobilisé. La Suisse est cible d’un propagande intense de l’Allemagne. Mottu est ses amis des Groupes d’Oxford sont parmi les fondateurs de la Ligue du Gothard, un mouvement de la société civile de résistance. “Nous voulions ainsi proclamer que notre pays entendait rester fidèle à sa tradition démocratique séculaire,” disait-il.

En 1940, Mottu prend contact avec un diplomate allemand en poste à Berne, Herbert Blankenhorn. Le premier entretien fut très formel, mais en partant, l’Allemand l’invite la semaine suivante pour une promenade en forêt, près de Berne. “Au moment où le IIIème Reich triomphe sur les champs de bataille, il m’explique pourquoi, selon sa conviction, l’Allemagne va perdre la guerre. C’est mon premier contact avec l’un des hommes de la Résistance allemande.” Une année plus tard, les Mottu reçoit Adam von Trott zu Solz, une des têtes pensantes de la résistance chez eux. Et c’est sur l’invitation de von Trott que Mottu se rend à Berlin en novembre 1942 pour rencontrer d’autres membres de leur mouvement. Il se souvient d’une discussion sous les bombes britanniques avec Hans-Bernd von Haften, un haut fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, qui lui demande, “En tant que chrétien, a-t-on le droit de tuer Hitler ?”

Mottu commence à comprendre que le devenir de l’Europe dépendra de nouvelles relations à établir entre la France et l’Allemagne. Et il entrevoit le rôle que la Suisse pourrai jouer dans la reconstruction du continent alors en ruines. Alors qu’il travaille maintenant au Département des Affaires Etrangères à Berne, dans la section préparant l’après-guerre, il est invité à rejoindre Frank Buchman aux Etats Unis. Le voyage semble impossible ; la Suisse est enclavé par les pays de l’Axe. Mais le ministre des Affaires étrangères, Marcel Pilet-Golaz, l’encourage. En avril 1944, von Trott est de nouveau en Suisse, et l’encourage aussi, et lui promets de l’aide pour rejoindre Lisbonne. De son côté, Alan Dulles, le chef des services secrets américains en Europe lui promet de l’aide pour traverser l’Atlantique. Quelques jours après le débarquement des troupes alliées en Normandie, Mottu est à Stuttgart avec von Trott et ses amis : leur coup est imminent. Mottu doit partir à Washington ayant mémoriser les noms du nouveau gouvernement allemand. Le jeune Suisse et le jeune Allemand ne se reverront plus.

Au désespoir de Mottu, le président Roosevelt et ses conseillers ne prennent pas au sérieux ses nouvelles d’une opposition interne à Hitler. Le 20 juillet l’attentat échoue. “Je sais que mes amis de la résistance allemande sont maintenant en immense danger. Mais ce qui me choque tout autant, c’est que la nouvelle est présentée dans la presse américaine comme un fait divers sans signification,” disait Mottu. Ce n’est que beaucoup plus tard que ses peurs se sont confirmés : von Trott, von Haften et des centaines d’autres sont pendus.

Mottu, avec deux collègues suisses proches, Robert Hahnloser et Erich Peyer, avancent avec leur projet d’acheter l’ancien Caux-Palace. Quatre-vingt-cinq familles et individus se rallient autour d’eux pour trouver l’argent nécessaire. Déjà au premier conférence de 1946, quelques Allemands sont là. Par la suite, un survivant du complot contre Hitler aide à la venue d’une plus grande délégation qui comprend Clarita von Trott, la veuve de son ami Adam. C’est la rencontre avec elle qui aide à la transformation d’Irène Laure, femme française, active dans la résistance elle aussi, socialiste. Libéré de sa haine, Laure devient une apôtre de la réconciliation franco-allemande. Dans l’esprit de Mottu, ces martyrs du complot contre Hitler, et les survivants ont joué un rôle indirect, invisible, mais indispensable dans la création du centre de Caux. Entre 1946 et 1950, plus de 5.000 ressortissants d’Allemagne et de France se retrouvent là.

Les jeunes Suisses qui ont lancé Caux en 1946 – Mottu avait alors 32 ans – forcent le respect par le largeur de leur vision. Mottu lui-même semble être un peu surpris que le centre continue à fonctionner. En 1946, ils ont dû l’acheter parce que la banque, propriétaire des actions de l’hôtel en faillite refusait de louer ! “A la fin de la seconde guerre mondiale, nous nous trouvions devant un immense défi. Pour tenter d’y répondre, nous nous sommes donnés de toutes nos forces. En chemin, nous avons fait bien des erreurs ; ce qui importe, cependant, n’est pas le succès mais la volonté tenace d’essayer de résoudre les problèmes concrets des hommes de notre temps.” Parlant au jeunes, Mottu a conclut sa conférence lors du cinquantième anniversaire du centre : “Notre siècle a voué un culte aux droits de l’homme ; le XXIème sera dans l’obligation de mettre l’accent sur la responsabilité et la participation de chacun à la société civile.”

Andrew STALLYBRASS