Mercredi, janvier 20, 2021

Jonathan Levy, le pédagogue et militant des droits de l'enfant

 

Jonathan Levy, pédagogue, expert des droits de l'enfant, prend cette année sa retraite. Nous revenons avec lui sur ses 12 années passées au sein d'Initiatives et Changement et sur les projets auxquels il a prit part.

 

Pouvez-vous rappeler le parcours professionnel qui vous a amené à travailler pour Initiatives et Changement et votre lien avec le pédagogue Janusz Korczak ?  

Dès le départ, c’est la philosophie et la pédagogie qui m’ont intéressé et plus particulièrement, celle des petits enfants. J’ai évolué entre les secteurs du monde éducatif, social et celui des ONG et des organisations internationales. Mon focus sur la pédagogie des droits de l’enfant a pris forme dans le milieu humanitaire. Pendant 10 ans, en tant que référent pédagogique pour l’ONG Enfants du Monde - Droits de l’homme et pour l’UNICEF, j’ai assuré différentes formations dans les pays du Sud et dans des camps de réfugiés.  Ce travail auprès des enfants en grande détresse m’a convaincu que ceux-ci ne pouvaient pas apprendre si certaines conditions n’étaient pas remplies.  

 

J’ai mieux compris le lien que Janusz Korczak faisait entre l’apprentissage et la liberté quels que soient les enfants. Je voulais faire un mariage entre les droits de l’enfant et la pédagogie. L’Unesco m’a aidé à faire des recherches et à publier puis l’UNICEF, à créer des formations. Je suis ainsi devenu vice-président de l’association Janusz Korczak. En 2007, Ségolène Lefort, responsable d’Education à la Paix à Initiatives et Changement, m’a demandé d’aider à structurer le programme en y introduisant les droits de l’enfant.   

 

Quel a été votre apport au programme Education à la Paix ?  

Les enfants ont besoin qu’on reconnaisse leurs droits. C’est ce qui permet de diminuer la violence créée par le sentiment d’injustice. Reconnaître qu’ils peuvent s’exprimer, faire des propositions, commencer à raisonner, sont des éléments fondamentaux pour la paix. Le risque sinon est de provoquer un rejet par rapport à un discours moraliste : « ce n’est pas bien de se battre ! ».  

 

Ce programme a formé en 10 ans 11000 élèves et 530 professeurs. Il a reçu le prix du Défenseur des Droits en 2015 mais il a dû être suspendu, les financements des écoles ayant diminué. Quels enseignements retirez-vous de cette expérience ?  

Dans d’autres pays, les enseignants sont déjà formés à ce type de pédagogie. En France, les enseignants considéraient qu’ils « sous-traitaient » : tant mieux si les enfants étaient plus calmes avec ce programme mais l’apport était du coup insuffisant. Depuis, l’éducation Nationale s’est réveillée sur l’importance d’inclure des compétences psycho-sociales dans la formation des professeurs. Nous, nous en sommes venus à l’idée de faire plus de formations que d’interventions pour un meilleur impact.  

 

Vous avez également enclenché une formation auprès des Conseils Municipaux d’enfants (CME). En quoi consistait-elle ? 

On a d’abord préparé les enfants pour organiser le processus des élections dans les écoles pour les former ensuite à leur mission d’élu. L’idée était de leur faire vivre une vraie expérience démocratique : accepter de ne pas être dans la majorité, apprendre à construire un argumentaire politique le plus convaincant possible, les aider à dépasser la notion du « je veux faire ça… », leur apprendre à co-construire ensemble et à comprendre que même si ce n’est pas MON idée qui est retenue, je peux apporter quelque chose.  

  

En 2012, vous avez créé le programme CATS – Children as Actors for Transforming Society devenu depuis CRIA – Child Rights in Action. Pourquoi ? 

J’avais le désir d’actualiser la vision Korczakienne. Je ne voulais pas d’une approche « Musée » ! En 2010, j’ai animé une journée sur les droits de l’enfant. J’ai amené plusieurs personnes de mon réseau. Tous m’ont dit : « Il faut que tu fasses une conférence complète sur les droits de l’enfant, avec des enfants ».  

 

De 2013 à 2019, 7 forums internationaux ont réunis plus de 2000 participants moitié enfants, moitiés adultes, de 50 nationalités ; d’autres forums ont été expérimentés au niveau local et régional. Des partenariats ont été conclus avec une dizaine d’organisations internationales de premier plan (UNICEF, Eurochild, Child to Child...). Comment expliquer ce succès ?  

CATS puis CRIA ont apporté la réponse qui manquait aux acteurs du monde de l’enfance pour savoir comment vraiment vivre les droits de l’enfant et selon quelles conditions.  

C’est un laboratoire unique où enfants et adultes co-construisent une histoire à travers des expériences pédagogiques variées. Avoir toutes sortes d’enfants y compris des petits est aussi une richesse assez rare ! Si la participation reste la clé, les autres droits sont pris en compte. Tout cela est une source d’inspiration pour les organisations et les politiques.  

 

Aujourd’hui, garderez-vous une implication au sein d’I&C ?  

Je souhaite être conseiller pédagogique de CRIA, travailler à la recherche de partenaires et développer le plaidoyer au sein de plateformes comme le Groupe Enfance, Agir Ensemble pour les Droits de l’Enfant (AEDE), Eurochild.  

 

Quelle est votre vision pour l’avenir de CRIA ?  

J’aimerais élargir l’équipe de développement en impliquant des enfants pour former une équipe internationale. Je souhaite aussi diffuser l’expérience acquise avec des webinaires, des formations au sein des organisations, soutenir sur le terrain les actions des enfants avec les ONG.  

 

Et pour les Droits de l’Enfant ? 

C’est un problème culturel plus que politique. Il ne suffit pas de multiplier les occasions pour que les enfants participent. Il faut développer des formations sur les conditions nécessaires pour qu’ils puissent exercer leurs droits.  

 

Quel regard portez-vous sur votre engagement à I&C ? 

Il est très rare qu’une organisation ait une vision ascendante (« bottom-up ») où une personne, un groupe, peuvent créer des initiatives. Cela a été un élément clé pour que je reste mais la vision Gandhienne « changer soi-même pour changer le monde » aussi.   

 

Ces 12 années n’ont pas toujours été faciles. Etre concentré sur les bénéficiaires, c’est ce qui nous fait appartenir à une organisation comme I&C. Et les programmes EAP, CATS, CRIA m’ont permis de développer malgré tout le gène des droits des enfants !