Jeudi, septembre 23, 2021

Hommage à Michel KOECHLIN, 1927-2021

Un des piliers de l’équipe française d’Initiatives et Changement nous a quittés, à l’âge de 94 ans. Issu d’une grande famille industrielle de Mulhouse, fils et petit-fils d’ingénieur (son grand père a été le concepteur de la tour Eiffel), ingénieur lui-même, il avait décidé de consacrer sa vie à refaire le monde, comme on disait à l’époque dans ce mouvement connu sous le nom de Réarmement moral. Une vie consacrée aux autres, sans la sécurité matérielle que lui aurait assurée une carrière dans l’industrie.

En 1966, Michel épouse Catherine Schweisguth avec qui il tiendra pendant des années le Centre français d’Initiatives et Changement. Il sera notamment aux côtés de la maîtresse des lieux, la Baronne de Watteville qui avait mis son hôtel particulier de Boulogne-Billancourt à la disposition du mouvement avec l’idée d’y voir rayonner un nouvel état d’esprit pour le monde.

Ce lieu accueillera industriels, syndicalistes, parlementaires, diplomates, militants nationalistes d’Afrique du Nord, éducateurs, jeunes en quête de sens pour leur vie. En 1975, le couple Koechlin a notamment accueilli du Laos le ministre et diplomate Tianethone Chantharasy et sa famille et de nombreux jeunes fuyant leur pays.

En 1986, Michel et Catherine établiront leur base à Strasbourg, l’antenne d’Initiatives et Changement auprès des institutions européennes. L’objectif était de rencontrer des personnalités qui construisaient l’Europe, d’aller vers elles non pas pour défendre une cause, réclamer un soutien ou faire du plaidoyer mais de les écouter et de les soutenir et, quand l’occasion se présentait, de leur faire rencontrer des citoyens, des militants ou des personnalités politiques de différents pays.

Ainsi parmi eux, deux Libanais, un chrétien et un musulman, ont pu rencontrer parlementaires et hauts fonctionnaires européens, dont Claude Cheysson, le commissaire européen chargé de la politique méditerranéenne et des relations Nord-Sud, qui d’entrée de jeu leur dira « sa honte pour l’incapacité de l’Europe à agir ». De ces contacts naîtront des initiatives euro-méditerranéennes avec le Sénateur italien Giovanni Bersani. Une première rencontre a ainsi été organisée au Centre international d’Initiatives et Changement (I&C) à Caux en Suisse, Bersani amenant ses collègues parlementaires et l’équipe d’I&C réunissant des représentants de son réseau méditerranéen, chypriotes et libanais notamment.            

Parmi les autres contacts ainsi établis, il faut mentionner l’ancien Premier ministre cambodgien Son Sann ainsi qu’un couple de jeunes militants politiques congolais (RDC) qui sera à l’initiative d’un dialogue politique dans la région des Grands Lacs africains par la suite. Des étudiants étrangers, chinois, biélorusse, malgache et autres ont aussi trouvé chez les Koechlin un foyer accueillant où se vivait une foi agissante.

La conviction européenne de Michel se traduira par le resserrement de liens avec ses voisins allemands. En 1988, c’est avec deux couples allemands qu’est montée une grande manifestation internationale à Strasbourg pour marquer le 50ème anniversaire du lancement du « Réarmement moral », une occasion de faire connaître leur présence dans la ville.    

« Michel se sentait très humble devant cette tâche à laquelle il se sentait appelé, confie son beau frère. Il m’a plusieurs fois partagé son sentiment de ne pas être à la hauteur. Mais peut-on honnêtement se sentir à la hauteur devant une telle tâche ? »

Les nombreux messages reçus d’Allemagne, de Suisse, Etats-Unis, de l’île Maurice, d’Inde, du Laos, d’Australie, de Nouvelle Zélande et de bien d’autres pays témoignent du rayonnement international qu’a eu Michel.

« Il a été mon premier ami français, » écrit notamment Hatem Akkari, professeur d’Université en Tunisie qui rappelle comment, un jour du mois d’août 1973, il a débarqué fortuitement ou providentiellement à Caux, au centre international d’I&C. « Je détestais la France et les Français à cause d’une triste expérience de racisme vécue par l’adolescent que j’étais et qui vivait à Paris. Michel Koechlin et deux autres Français m’ont accueilli avec amitié et amour. Je me suis confié à eux : ma haine, ma rancœur et mon amertume. Ils ont reconnu l’existence de tels gestes racistes, ils s’en sont excusés alors qu’ils n’y étaient pour rien. Puis le défi a été lancé par Michel Koechlin « Que peut-on faire ensemble pour construire un monde meilleur ? » Ma vie a changé.

Michel connaissait la Tunisie mieux que moi, son histoire, ses hommes. Il croyait en la jeunesse tunisienne. Il a été un grand ami de la Tunisie. Il m’a insufflé ce qui deviendra mon appel : le retour chez soi, au pays, pour le servir. » 

Parmi les autres témoignages, celui de Namboka, ancien diplomate ougandais, haut fonctionnaire aux Nations Unies : « Michel était un homme doux qui m’a fait le legs de l’amitié. » Et Béchir Labidi, Franco-Tunisien, a parlé de « l’authenticité de ces personnes habitées par une haute valeur morale ». Authenticité et haute valeur morale, deux mots qui évoquent bien sa personnalité.

Michel relatait parfois une question que lui a posé un jour la Baronne de Watteville, question qui pourrait donner un indice de ce qui était au cœur de son engagement : « Michel, avez-vous la passion des âmes ? »

F.C.

 

Témoignage personnel prononcé lors de la cérémonie religieuse à Strasbourg

La principale image que je garde de Michel est celle d’une présence attentive aux personnes, avec beaucoup d’écoute et de bienveillance. Il a été pour moi un modèle et une référence. Il cherchait les paroles qui édifient, qui tirent vers le haut, qui donnent envie de donner le meilleur de soi.

Cette écoute était assortie d’une préoccupation intense de l’autre, comme s’il était à l’affût de ce qui nous préoccupe au plus profond. Je me souviens d’une occasion particulière où j’étais confronté à une épreuve personnelle. Je portais cela en serrant les dents. Nous nous sommes croisés sur le palier en haut d’un escalier et Michel m’a juste posé la question qui m’a aidé à avancer. Sa sollicitude m’a beaucoup touché. Il m’a appris l’art de s’intéresser à l’autre pour lui-même, ce qui ne nous est pas enseigné sur les bancs de l’école ni de l’université.

Le 2ème trait majeur que je retiens de Michel est son humilité. Il ne se mettait jamais en avant. Il partageait parfois ses combats intérieurs notamment quand il était confronté à un conflit et qu’il s’interrogeait sur ce qu’il aurait dû faire autrement. Une relation abîmée lui semblait plus regrettable qu’une cause perdue.

La 3ème qualité de Michel est qu’il était un homme qui pensait pour le monde, bien souvent à partir de personnes qu’il connaissait dans différents pays et continents.

Quel était donc son secret ? Il me faut évoquer sa fidélité au temps de silence matinal quotidien. Il m’a dit un jour : « Pas une journée de ma vie n’est passé sans que je n’aie pris ce temps de silence et de recueillement le matin. » Il s’agissait pour autant que je sache de se connecter au Créateur et de recevoir l’esprit qui allait le conduire dans la journée. C’était donc à la fois une ascèse et une constante de sa vie.

Pour conclure, ces qualités de Michel que j’ai citées ne doivent pas être appréciées seulement pour elles-mêmes ou pour nous conforter dans la reconnaissance que nous avons pour ce qu’il a été et ce qu’il nous a apporté. Ces qualités personnelles méritent d’être replacées dans ce qu’elles ont d’essentiel et de déterminant pour l’avenir du monde. Imaginez ce que serait la vie de nos sociétés si chacun portait cette même attitude de soin, de bienveillance pour les autres, d’humilité et de haute valeur morale !

Michel vivait avec cette conviction que notre qualité de vie personnelle est le point de départ pour transformer la société. Par ta vie, Michel, tu as porté le monde en gestation que nous espérons tous dans nos cœurs. Tu as été de ces pionniers de l’invisible qui prépare un monde meilleur.

Frédéric Chavanne