Vendredi, août 24, 2007

A un moment où le conflit israélo-palestinien s’impose dans l’imaginaire des jeunes juifs et arabes français avec toujours plus de violence, un livre, « Si loin, si proches » prend un relief particulier. Rencontre avec ses protagonistes.

« J’ai toujours du mal à t’entendre dire que tu es sioniste. Le mot, trop connoté, sonne comme une insulte, une insulte contre les Palestiniens, j’entends. Tu comprends… ? », écrit Mériam dans un de ses mails coutumiers à Fabrice, son ami juif. « A chaque fois que je t’envoie un mail sur les dérapages antisionistes, tu réponds en me parlant de la souffrance des Palestiniens… J’ai l’impression que tu me ramènes toujours sous le nez les torts juifs et israéliens. Je les ai admis… Je voudrais juste qu’on soit plus constructifs », répond Fabrice à sa correspondante musulmane.

Tous deux sont de jeunes parisiens qui n’ont pas encore trente ans. De père tunisien et de mère française, musulmane pratiquante, Mériam se sent très concernée par la cause palestinienne. Fabrice est très attaché à Israël où il se rend chaque année. Il se dit sioniste. Quand ils se sont rencontrés, Mériam effectuait une maîtrise en sciences politiques. Fabrice, titulaire d’une maîtrise en histoire, qui avait fait du scoutisme depuis son enfance, travaillait comme formateur aux Eclaireurs Israélites de France.

Tout a commencé en mai 2003. Emile Shoufani, curé arabe israélien, décide d’emmener à Auschwitz cinq cents personnes, arabes et juifs de France et d’Israël. Fabrice et Mériam font partie du voyage. Ils feront connaissance à Cracovie en Pologne, le dernier soir du voyage, dans le hall de l’hôtel, en attendant de partir pour l’aéroport. Sans savoir ce qui lui a donné un tel aplomb, Mériam s’est approchée de ce « gars qui avait une tête qui [lui] revenait vraiment et lui a dit en substance : « Je soutiens la cause palestinienne, je considère les attentats en Israël comme des actes de résistance légitime à l’injustice. Pour moi, le sionisme est une idéologie colonialiste et raciste. Explique-moi, et prends le temps pour ça..» De retour à Paris, elle a annoncé à son interlocuteur qu’elle n’allait plus le « lâcher », voulant continuer à faire sa connaissance, essayer de comprendre de l’intérieur le point de vue de ses « ennemis ». Elle avait trouvé ce qu’elle cherchait : quelqu’un qui accepte de tout entendre et de tout dire.

Une correspondance quasi quotidienne par e-mail a suivi. Fascinée par cette relation, Natacha Samuel, une réalisatrice de documentaires, a compilé plus d’un millier de leurs mails. Préservant le style spontané de messages vite écrits et non relus, elle en a fait un ouvrage qui se lit comme un roman : l’histoire d’un lien fragile, fait d’aller retours, de hauts et de bas. Fabrice et Mériam s’y dévoilent intimement et deviennent presque complices dans leur quête de vérité respective, tout en continuant de pointer les verrous qui demeurent.

Rendez-vous a été pris avec Fabrice dans le quartier du Marais à Paris, à proximité du Mémorial de la Shoah où il travaille actuellement. « Mon ouverture initiale à Mériam a été une réponse au geste qu’elle a fait en venant à Auschwitz, racontait-il. Au début, j’étais dans une logique de réponse. Je me demandais jusqu’où aller sans me désolidariser de ma communauté. Souvent j’avais envie de rajouter : oui mais… Car moi aussi j’ai besoin d’entendre que je suis reconnu. Maintenant je me rends compte qu’il est important d’arriver au point où je condamne certains faits sans équivoque, sans chercher à justifier. » Le livre est un outil que Fabrice utilise souvent : « Du côté juif, les réactions ont été positives. Beaucoup ont accepté de le lire. Il a été relayé par des télévisions, des journaux, des radios, alors que, déplore-t-il, côté arabe, il y a eu peu de retour. Il a fallu les encouragements de Mériam pour qu’on s’y intéresse. » Fabrice a très à cœur de développer des contacts avec des associations musulmanes. Il faudrait que les journées comptent le double d’heures pour satisfaire cet entrepreneur passionné qui, en 2005, suite à un jamboree scout en Thaïlande, a fondé l’association « Passeurs de Mémoires ». Avec des collègues d’origines diverses (arméniens, burundais) ils travaillent à mettre au point du matériel pédagogique sur les génocides dans l’histoire. Il prépare aussi un film sur les Griots, ces musiciens et conteurs africains qui jouent un rôle important dans la transmission orale de l’identité et la culture ethniques.

Quant à Mériam, on la retrouve dans les quartiers étudiants de Paris. Dans un café du quartier latin, elle se livre un peu plus. Avec un pétillement dans le regard, elle raconte aussi comment elle pousse Fabrice à aller toujours plus loin dans ses raisonnements. « C’est plutôt moi qui ai découvert son monde que l’inverse », affirme Mériam. « Le lien avec lui est précieux car il connaît sa culture et sa pratique est réfléchie. Il vient d’une famille plus homogène que moi, qui suis issue d’un milieu pluriculturel, plurireligieux, pluripolitique, pluriphilosophique, dit-elle avec un brin d’humour. Mais je me prends moins la tête qu’avant. Il faut dire que c’est agréable de parler avec Fabrice : il est posé. Moi par contre je suis un peu excitée ! » Elle décrit en détails ce qu’elle appelle son héritage « multi-tout », au sein duquel elle a parfois souffert d’un manque de cohérence, sans parler de certaines expériences de rejet, en France ou en Tunisie : « J’étais toujours d’ailleurs. » Mais Mériam n’est pas femme à s’apitoyer sur elle même si on sent une sensibilité à fleur de peau qui lui fait un jour écrire à Fabrice, après une vive confrontation de points de vue : « Je me dis que tu as un cœur en OR ! Rien que ça, ça donne envie d’avancer. » Et Fabrice lui revaut bien son estime, qui s’exprime notamment à travers de touchants égards qui émaillent toute leur correspondance.

Et ils ont continué d’avancer depuis la parution du livre ! On leur sait gré d’avoir osé s’y montrer tels qu’ils étaient au début de leur relation, il y a quatre ans déjà, se prenant à la relecture leur sincérité d’alors en pleine figure. Leur démarche aidera beaucoup d’autres à « réfléchir aux processus qui mènent les individus à s’accrocher à des certitudes, à s’organiser en clans ou en tribus, à se replier sur leurs communautés, à avoir peur les uns des autres – ou au contraire à chercher la porte étroite de la réconciliation », selon les mots si justes de Natacha Samuel.

Article de Nathalie Chavanne, paru dans Changer n°324, mars-avril 2007.

Si loin, si proches: Mériam B., Fabrice T., Natacha Samuel. Albin Michel, 2006.