Lundi, janvier 23, 2017

En deux heures vite passées, ce temps d’échange sur l’actualité à partir de ce qui nous touche, ce qui nous inquiète ou ce qui nous interpelle a été à la fois instructif, équilibrant et bienfaisant. Une recette que devrait pratiquer toutes les localités ou les communautés où l’on se soucie du mieux vivre ensemble.

D’entrée de jeu, l’animateur a invité les participants à choisir, dans un silence intérieur, une question en rapport avec l’actualité qui les habite particulièrement.

Pour Samia, c’est la laïcité : elle n’y voit plus clair. Ce groupe pourrait-il l’aider : quel sens et quelle explication donner à ce mot après toutes ces années de débats, de controverses sur le sujet, et avec les menaces qu’elle sent planer sur notre société française ?

Nancy, arrivant d’Amérique, a exprimé sa tristesse de laisser à ses enfants un monde dégradé, alors que les progrès et avancées accomplis à grand peine dans la seconde moitié du 20ème siècle laissaient croire à des acquis humains inébranlables. Aujourd’hui en très peu de temps, ce qui avait pris longtemps à construire est détruit ; guerres, tensions, haines prévalent de nouveau.

Claudine monte au créneau. "J’ai peine à supporter que le café le plus proche de chez moi me soit fermé parce qu’il est fréquenté par des hommes arabes et que les femmes n’y sont pas bienvenues ».

Raoudha embraye vite,  évoquant une émission à la télévision qui a causé il y a quelques mois beaucoup de tort à la communauté musulmane, dit-elle. La caméra suivait deux femmes dans une banlieue française majoritairement habitée par une population d’origine arabe-musulmane. Leur allure occidentale leur valait d’être interpellée par des hommes ; bravant les quolibets elle ont pourtant voulu faire halte dans un café local, fréquenté seulement par des hommes. 

Raoudha se dit lassée de tous les incidents sans lien qui convergent de manière irrationnelle pour stigmatiser les musulmans en France, tandis que la politique américaine ces dernières décennies impunément a instauré le règne des talibans en Afghanistan puis, plus récemment, fabriqué Daech. Des catastrophes dont tous les musulmans ont grandement pâti. Elle évoque aussi la polémique en France autour de l’utilisation d’églises désertées  pour en faire des lieux de prière pour les musulmans : "c’est tout juste par glissement si on n’accuse pas les musulmans d’être la cause de la désertion des églises par les catholiques », dit-elle.

Partant de son expérience, Hélène intervient pour dissocier certaines prises de position, qu’elle rencontre jusque dans ses relations, d’un rattachement à une appartenance religieuse. Elle montre même la récente photo de couverture d’un journal catholique à grand tirage qui s’est attiré de virulentes critiques en titrant : Le Risque identitaire. 

Pour en revenir aux cafés  majoritairement fréquentés par des hommes dans certains quartiers : "Oui, dit Raoudha. Dans notre culture arabe, traditionnellement, une femme ne va pas au café. C’est le lieu de rassemblement des hommes. Dans notre ville de Sfax, en Tunisie, quand j’étais jeune fille, mon père m’aurait interdit de fréquenter un café. Celles qui s’y pointaient étaient considérées comme des femmes de mauvaise vie, avec un objectif inavouable. Puis je suis devenue étudiante à Tunis. Autour de la fac, il y avait des cafés pour les étudiants. Comme d’autres filles, en mon temps je les ai fréquentés. Mais c’est vrai que dans notre culture, le café n’est pas un lieu de fréquentation des femmes. Les hommes sont contents de se retrouver entre eux. Ceci dit, Claudine, si vous ou une autre européenne vous y rendez, on ne vous y regardera pas de la même façon qu’une femme arabe. Il ne faut pas avoir peur.»

« Ce n’est pas une question de peur, rétorque Claudine, je n’ai pas peur, c’est que je n’accepte pas d’éprouver un sentiment d’exclusion sur le seuil d’un café dans mon quartier, dans mon pays. »

Une discussion s’amorce sur la part des ressentis, et les préjugés qu’ils peuvent engendrer ; mais aussi sur la part de connaissance de l’autre et de compréhension nécessaires pour vivre en bon entendement entre cultures différentes.  

Pour un participant algérien vivant en France, il faut tout de même veiller à ne pas importer de sa culture d’origine des habitudes qui peuvent trop heurter la culture d’accueil.

Le groupe a bénéficié de l’éclairage donné par Raoudha, mais avec Claudine on peut légitimement se demander :  vivant en France, comment accepter que dans son propre quartier une française de culture non arabe se sente mal à l’aise pour entrer dans un café ; même si Raoudha évoque des endroits à Paris où elle ne se rendrait pas car ils sont fréquentés par des personnes de moeurs auxquelles elles ne s’identifient pas. 

Nous savons que la réponse n’est pas seulement dans l’explication ou le ressenti.

Chacun a compris la blessure de l’une et l’inquiétude de l’autre.

L’animateur de la soirée invite alors les participants à se mettre par petits groupes de trois pour réfléchir à la question : quelle réponse apaisée imaginer face à ces décalages culturels qui heurtent, quand il ne peuvent faire l’objet d’une loi qui interdit, ni ne doivent engendrer violence et divisions ?

Une participante parlera d'une école fréquentée par des enfants de toutes cultures : la directrice a demandé aux parents d’élèves d' inviter chez eux le dimanche un camarade de classe de leur enfant d’une autre culture que la leur.

Une autre racontera un épisode vécu aux abords d’un établissement scolaire en banlieue parisienne alors qu’ elle venait avec une collègue faire une intervention auprès d’enfants en difficultés scolaires. Il faisait froid. Elles sont entrées dans un café où … il n’y avait que des hommes. Nul doute on les a regardées. Le patron leur servant un café leur a demandé ce qu’elles faisaient par là. Elles lui ont parlé des ateliers qu’elles animaient et qui révélaient le meilleur d’enfants dits en voie de marginalisation scolaire. L’homme leur a dit : « Merci Mesdames, on devrait tous faire comme vous, parce qu’il y en a des besoins ici ! Revenez. »

Au terme de la soirée, nous sommes partis investis d'une mission : multiplier les occasions de fréquenter et apprécier des personnes qui ont une autre histoire que la notre, ou prendre le temps d’approfondir les liens déjà existants si on a la chance d’en avoir.